Emile Zola à Royan

Théodore Duret, issu d'une riche famille saintongeaise, grand amateur d'art, lui-même collectionneur averti, rencontra Manet en 1865. Par son intermédiaire, il fit la connaissance de Zola vers 1866. Le romancier l'introduisit dans la famille de son éditeur, Georges Charpentier.
C'est ainsi que Duret, vantant les mérites de la Presqu'île d'Arvert, décide l'éditeur à visiter cette région. En août 1885, les Charpentier viennent en vacances au "Bureau", la plage de Saint-Palais, ainsi appelée depuis qu'on y a installé le bureau des douanes.
A la fin de l'été, les Charpentier devaient retrouver Zola et son épouse en Provence. Mais, éclate en Espagne, en Italie, dans le Midi, une violente épidémie de choléra. Or, dans la Presqu'île d'Arvert, on jouit "d'un air aussi vif que pur", aussi, à cause des enfants, Georges Charpentier hésite, de plus en plus à se rendre en Provence. Le 14 août 1885, il écrit à Zola pour lui proposer de venir les rejoindre à Saint-Palais dans le courant de septembre, le voyage dans le midi étant trop risqué.

Voilà donc ce voyage, dont nous nous faisons une telle fête, redevenu à l'état de projet pour des temps meilleurs.
Ce qui serait tout à fait chic, ce serait, après votre saison du Mont-Dore, de venir passer avec nous le reste de notre séjour, car nous resterons alors jusqu'au 15 ou 20 septembre.
Vous verriez un joli pays. Je vous trouverai deux chambres et vous viendrez manger notre popote frugale, mais bonne avec l'assaisonnement du soleil, de la mer, et des bois de sapins et de chênes. J'irais au devant de vous à Royan et ce serait jour de fête pour nous.
Ecrivez-moi un mot, et donnez-nous des nouvelles de Madame Zola. Vous devez avoir bien chaud. Ici, il fait une température exquise, chaude avec une brise continuelle.
Tous mes bons souvenirs affectueux à votre femme et à vous, cher ami, en attendant votre lettre, ma meilleure poignée de main.

Émile Zola et son épouse déclinèrent l'invitation et, après leur séjour au Mont-Dore rentrèrent directement à Paris.
Avec l'arrivée du chemin de fer, en 1875, la ville fait peau neuve. Elle devient, en l'espace d'une vingtaine d'années, l'une des stations les plus luxueuses de la côte océane. Le "Tout-Paris" s'y donne rendez-vous, et sa renommée dépasse largement nos frontières.
Les grands hôtels de luxe s'ouvrent sur les boulevards du front de mer. Toutefois, certains estivants, fidèles à Royan, préfèrent avoir un "pied-à-terre" sur place. C'est ainsi que se développe la mode des "villas balnéaires". Mais, pour cela, il faut de l'espace.
Il existe les dunes boisées de Pontaillac, à l'Ouest, et la forêt du Parc, à l'Est. Or, les premières appartiennent, depuis 1856, à la famille Lacaze. Quant au Parc, il est propriété de l'Etat.
Déjà, sous le Second Empire on avait envisagé la création d'un nouveau quartier dans le Parc.
Au mois d'avril 1866, Messieurs Delhomme et Marion avaient présenté un rapport au conseil municipal :

si l'Etat cède les 42 hectares dans le Parc, avec ce qu'on pourrait acheter aux propriétaires, ce qui ferait environ 58 hectares, nous verrions toute cette partie de notre Royan se transformer en un quartier de belles villas appartenant à de riches étrangers.

 
Photo de groupe

Émile Zola à Royan

 

En 1880, la ville achète, à Messieurs Bellot et Lecoq, une partie de la forêt d'Arvert qu'elle échange avec l'Etat contre la forêt du Parc. Le Journal officiel du 22 juillet 1885 entérine cet échange.
Le 16 décembre, la Municipalité revend le domaine à la "Société foncière du Parc de Royan" en se réservant les terrains nécessaires pour créer un jardin public de trois hectares, plusieurs avenues de huit mètres de large et des allées de trois mètres.
Immédiatement, la "Société foncière" lotit le Parc. Elle veut en faire "une ville d'été où la chaleur est tempérée par l'action réfrigérante de la végétation, mais, aussi, une ville d'hiver que ses collines élevées (les dunes) mettent à l'abri des tempêtes..." (1).
Dès la mise en vente des lots, Georges Charpentier se porte acquéreur de la parcelle n°10, mais qui sera, ultérieurement, échangée contre la parcelle n°19 de près de 2 500 m2, face à la Grande Conche, à l'angle de l'avenue Garnier qui deviendra l'avenue Zola. Il y fait construire un magnifique chalet baptisé "le Paradou" en référence au jardin que décrit Zola dans son livre "La faute de l'abbé Mouret".

Monsieur Charpentier, en batissant le Paradou, a jeté comme la première pierre d'un grand édifice, autour de sa villa vont s'en grouper d'autres pour faire de Royan la cité d'été des lumières écrira Victor Billaud.

L'été 1886, Georges Charpentier et sa famille reviennent à Royan. Mais, le "Paradou" n'est pas terminé, aussi, ils louent, non loin de leur chalet, une grande villa "la Guadeloupe". L'éditeur arrive, enfin, à décider Zola de venir se reposer à Royan. L'écrivain et son épouse seront les hôtes de Charpentier du 11 au 20 septembre.

Le maire de Royan, Frédéric Garnier, son ami, Victor Billaud, l'éditeur de "la Gazette des bains de mer" et du Guide de Royan, font beaucoup pour attirer, dans leur ville, les hôtes de marque. Ce sont des fêtes, des réceptions continuelles. Il semble qu'Émile Zola, lors de son premier séjour, en septembre 1886, ait moyennement apprécié cette ambiance. Car, l'été suivant, en 1887, lorsque Georges Charpentier lui demande de venir le rejoindre à Royan, l'écrivain se montre très réticent. Il aime beaucoup la région, mais se méfie de "l'agitation" de Royan. Il préfère louer au "Bureau". Il espère être plus tranquille à Saint-Palais. Il écrit, le 16 juillet, à Madame Charpentier :

Imaginez-vous que j'ai déjà reçu trois lettres, adressées à Royan, renvoyées à Médan, dans lesquelles on me demande audience. On me croit libre. On m'y persécute déjà, sans que j'y sois. Je suis flatté, mais terrifié. Que sera-ce, si je m'y installe réellement : on m'assommera, on viendra me voir prendre mon bain, et vous savez combien peu j'aime à payer de ma personne. Bref, je préfère le Bureau, votre présence seule me déciderait pour Royan ce qui n'est donc qu'une question de voiture, car je me promets de tomber chez vous à toutes les heures du jour et de la nuit. Nous sillonnerons les routes.
Pourquoi Charpentier dit-il que la Brise est infecte ? A quel point de vue cette infection ? Sait-il si la Brise serait libre pour septembre, et à quel prix.



Le 18 juillet 1887, Charpentier répond à Zola :

... Puisque vous tenez à la Brise, va pour la Brise. Elle n'était pas louée, il y a trois jours, et je ne pense pas qu'on ait loué sans avoir ma réponse. Prix : 350 f. pour septembre, mais sans linge.
Envoyez-moi une dépêche pour me dire si je dois louer et j'irai le jour même. Mais vous avez tort. Vous ne serez pas plus dérangé ici qu'au Bureau, où vous aurez les gens plus longtemps, voilà tout.
Notre coin de plage est un désert où l'on s'aventure peu. Ce n'est pas le Royan mondain. J'ai une senne et je prends pas mal de poissons, j'ai un bateau à ma disposition. On est ou plutôt on sera très bien...
... Justement, par ce temps de pluie, je vois de la fenêtre de la maison que vous occuperiez tous les bateaux de pêche qui sortent ou rentrent, et je suis convaincu que cela vous plairait plus que le Bureau, d'autant plus, je vous le répète, que notre coin est le coin des gens tranquilles et des solitaires.

En définitive, Zola se laisse séduire et loue le chalet Albert, non loin du Paradou (2). Il arrive avec Madame Zola, le jeudi 1er septembre 1887, par le train de 8 h 31. Trois domestiques les accompagnent. Ils resteront à Royan jusqu'au 10 octobre. Pendant ces vacances, de nombreuses excursions sont organisées, où l'on retrouve, autour de Zola, la famille Charpentier, l'écrivain Abel Hermant, le peintre Desmoulin, Théodore Duret. Le 20 septembre, le groupe visite Bordeaux. Fin septembre ou début octobre, une excursion est organisée à Médis (3).
On profite de ces sorties pour faire un excellent déjeuner dans une auberge réputée de la région. Rentré à Paris, l'écrivain se plonge dans son roman "le Rêve" qu'il achève le 20 août 1888. Mais, le roman paraît en feuilleton depuis le 1er avril.
Au début de l'été, il décide de présenter sa candidature à l'Académie française. De plus, il vient d'être décoré de la Légion d'Honneur.
Le 31 juillet, "l'Echo de Paris" annonce la nouvelle. Ce qui provoque de nombreux remous parmi les "intellectuels". Octave Mirbeau publie, le 9 août dans le Figaro, sous le titre "La fin d'un homme", un article virulent contre Zola :

Monsieur Émile Zola fut puissant par le talent et par la force morale. Il nous donna l'exemple -aujourd'hui trahi- d'un homme courageux dans sa vie, indompté dans sa foi, conquérant tout seul... une large place au soleil de la gloire et de la fortune... Aujourd'hui, par un bout de ruban que peut obtenir, en payant, le dernier des escrocs... Monsieur Zola renie tout...

Dès le 10 août 1888, Georges Charpentier écrit à Zola :

Quel potin, mon bon ami ! Voilà un bruit de candidature à l'Académie qui n'est pas mince ! Qu'est-ce qu'il prend encore à cet emballé de Mirbeau, avec son article du Figaro que je reçois à l'instant. Le mot sur Hennique est adorable !!
Laissez-moi rire !
Ma femme a expliqué à Madame Zola toutes les tribulations à propos des "OEillets". Il fait un temps absolument admirable depuis trois ou quatre jours. Nous en avons, je pense, fini avec le froid et la pluie...

 
E. Zola saluant son éditeur

E. Zola saluant son éditeur

 

Le 25 août 1888, l'écrivain et son épouse arrivent à Royan pour six semaines. Ils sont, de nouveau, accompagnés par trois domestiques dont une lingère Jeanne Rozerot. Ils s'installent dans la villa "les Oeillets" (4).
Cet été, les fêtes se succèdent au "Paradou". Grâce à l'hospitalité de Georges Charpentier, le chalet est devenu un lieu où se retrouvent les célébrités parisiennes. Le 31 août, Émile Zola écrit, de Royan, à un ami : "c'est une fête perpétuelle. Le "Paradou" est toujours la maison gaie et hospitalière que vous connaissez." L'écrivain organise, en septembre, une "excursion-dégustation" sur les bords de la Seudre... Deux grands breaks transportent les excursionnistes à "la Grève-à-Duret", près d'Arvert. Il y a, entre autres, Georges Charpentier, Théodore Duret, le peintre Desmoulin, le financier Cernuski et, naturellement, Émile Zola. Lors de ces excursions-dégustations, il n'y avait jamais de dames.
"L'ostréiculteur avait installé des tables dehors, près des "claires": parcs où l'on "engraisse" les huîtres" . Le groupe passe une bonne partie de l'après-midi à déguster des huîtres arrosées d'un bon petit vin blanc.

Pendant ces vacances de 1888, les dernières que passera Zola à Royan, deux événements vont bouleverser sa vie. Tout d'abord, Victor Billaud, l'éditeur royannais, initie Zola à la photographie. De retour à Paris, l'écrivain perfectionne sa technique auprès de ses amis photographes professionnels, Carjat, Pierre Petit et surtout Nadar.
"En cette fin de siècle, Zola est... parmi ses pairs, l'écrivain le plus passionné de photographie (5)". Il installera, dans les sous-sols de ses résidences trois laboratoires de développement, car il développe ses négatifs et tire ses épreuves sur papier, lui-même.
A sa mort, en 1902, il laissera plusieurs milliers de clichés.

Mais, surtout, Madame Zola s'est faite accompagnée par sa lingère, Jeanne Rozerot.
Jeanne - Sophie - Adèle Rozerot, née le 14 avril 1867 à Rouvres - sous - Mailly, dans l'Auxois, travaillait comme ouvrière lorsqu'elle fut recommandée à Madame Zola qui l'engagea en mai 1888.
A Royan, Alexandrine Zola souffre de malaises et aspire au calme et à la solitude. Aussi, elle demande souvent à Jeanne d'accompagner l'écrivain dans ses courses en ville.
Or, celui-ci "traverse une période très saine de travail, se porte admorablement bien" (6). Jeanne a 21 ans, "les yeux clairs, les lèvres saines, le cou délicat surtout... ombré de cheveux follets sur la nuque..." (7) Emile Zola tombe amoureux fou de Jeanne. Il reprend goût à l'élégance, se taille la barbe et s'habille de nouveau avec recherche.
A Paris, dans le courant de 1889, il installe Jeanne dans un appartement au quatrième étage d'un immeuble, au 66 rue Saint-Lazare.
C'est dans cet appartement que Jeanne mettra au monde les deux enfants qu'elle aura de Zola : Denise, le 20 septembre 1889, deux ans plus tard, Jacques.
"Le partage, cette vie double que je suis forcé de vivre finissent par me désespérer" écrit Zola à Jeanne (8). Pendant longtemps, l'écrivain sera torturé par l'existence de ce double foyer.
"J'avais fait le rêve de rendre tout le monde heureux autour de moi. Mais je vois bien que cela est impossible et je suis le premier frappé (9)". Il se culpabilise surtout de faire vivre Jeanne en recluse. Elle lui inspirera l'histoire du "Docteur Pascal".

Pendant l'été de 1889, malgré les appels pressants de Georges Charpentier, Zola ne quitte pas Paris. Il travaille à son roman "la Bête humaine".
L'écrivain ne reviendra plus à Royan. Mais, pendant ces trois étés de vacances, il a laissé un souvenir vivace, au point que, pour la première fois, les théâtres de la ville s'intéressent à ses oeuvres. Le casino de Foncillon joue, en avant-première, une de ses comédies "Renée". En août 1889, le théâtre Piétro Bono, installé sur le champ de foire monte "l'Assommoir". Le 25 août 1889, Charpentier rend compte du spectacle à Zola.

... Véritablement, ce n'était pas mal monté... Le succès a été très grand - salle archi - comble. Le trio Mes bottes, Bibi et Bec-salé faisait pâmer la salle...
Adieu, mon cher ami, tout le "Paradou" vous envoie à tous deux les meilleurs souvenirs.
A vous de toute amitié.

Yves Delmas

(1) - Victor Billaud : "le Guide de Royan"

(2) - Aujourd'hui, "le Rêve", au 58 boulevard Frédéric Garnier

(3) - D'après Monsieur Jean Guyonnet

(4) - Remplacée, aujourd'hui par la villa "les Arcades", au 52, boulevard Garnier

(5) - François Emile Zola : "Zola photographe". Ed. Denoël - 1979

(6), (7), (8), (9) - idem

 

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