Royan bombardée

Café des bains bombardement

LOI DES SERIES, NOIRES.

En 1945, Royan a été frappée par une série de malédictions : le 5 janvier, un bombardement pour rien, si ce n'est pour occire 500 civils et anéantir la "perle de l'Atlantique" ; un second bombardement en avril avec test du napalm et attaque au sol inutiles, motivés par la seule volonté du Général de Gaulle de restaurer l'honneur perdu de l'armée Française ; un pillage en règle opéré par certains "libérateurs" de ce que les Allemands avaient bien voulu laisser ; une réputation de collaborateurs pour les Royannais qui, ayant tout perdu, étaient évacués vers les villes de l'intérieur.

Faut-il ajouter, par coquetterie rhétorique, que la punition a continué avec une ville nouvelle faite de béton et de collectifs ? Non, puisque c'est ce qui fait aujourd'hui la fortune de notre bonne ville "la plus 50 de France", avec son label "Ville d'Art et d'Histoire" et la promesse d'un classement au patrimoine mondial de l'UNESCO.

Il y a quand même une justice !

Pierre-Louis Bouchet

À la recherche d'explications

La destruction de Royan par le bombardement allié du 5 janvier 1945 fut totalement inutile d'un point de vue militaire. Reste à déterminer les responsables de cette « tragique erreur », selon le mot du général de Larminat. Or sur le coup, aucune explication n'est donnée, ni par les Alliés ni par le commandement français qui reste sur la réserve. Ce silence, incompréhensible pour les Royannais, et les fragments de vérité qui émergent ça et là, alimentent la controverse et autorisent toutes les hypothèses.

Il en est certaines qui seront écartées rapidement : celle de l'escadre de bombardiers, déroutée en vol à cause du mauvais temps sur l'Allemagne, tournant au-dessus de Cognac dans l'attente d'un éclaireur qui n'est jamais venu, contraignant les avions à lâcher leur bombe sans indication sur Royan; celle avançant que Royan avait été bombardée sur ordre de Londres, sans liaison avec le commandement français, sur des plans fournis à l'espionnage anglais par un agent allemand; enfin celle que le Pasteur Besançon évoque en souriant, celle d'une punition pour une ville dissolue et balnéaire.

L'historien Guy Binot a recueilli de nouveaux éléments en consultant les archives secrètes américaines, britanniques et françaises. Il donne une version précise de la succession d'événements dans son livre Royan 5 janvier 1945, Geste éditions 2014.

La réunion du 10 décembre

Cette réunion, effectuée dans le cadre de la préparation de l'opération « Indépendance », avait pour objet d'évoquer la question d'un soutien aérien stratégique demandé par les Français. À cette occasion, le général américain Royce suggère que des bombardiers lourds, empêchés d'opérer à l'est en cas de mauvais temps, pourraient être utilisés sur Royan. Les Français retiennent la suggestion. À partir de là, les versions divergent. D'après les Français, il n'est question que de bombarder les objectifs militaires de la zone de Royan, c'est-à-dire la Coubre ou encore la ceinture fortifiée, parfaitement délimitée grâce aux plans fournis par la Résistance royannaise. Mais pour les Américains, le terme anglais employé, « Royan area », signifie que la ville entière est susceptible d'être l'objet de l'attaque. De plus, alors que Royce évoque la présence de civils à Royan, le général de Larminat affirme que l'évacuation est en cours et que les civils devraient avoir quitté la ville au plus tard le 15 décembre, cette date d'évacuation figurant sur la carte des défenses de la ville remise au général Royce. Guy Binot cite le colonel de Chassey, présent à l'entrevue, et le général Corniglion-Molinier, qui confirment tous deux que la question de l'évacuation a été soulevée et que la date du 15 décembre a bien été fixée. Or les dernières évacuations ont eu lieu de 4 décembre et aucune autre n'est prévue. De plus, les Forces Françaises sont informées par les Résistants du nombre de civils restant dans la poche. L'ordre de mission, daté du 4 janvier 1945, indique clairement l'objectif : « détruire une ville solidement défendue par l'ennemi et occupée par des troupes allemandes seulement ». Affirmation erronée qui prouve que la situation réelle de la poche de Royan, pourtant connue du commandement, n'a pas été prise en compte. D'ailleurs, quand Devers demande à de Larminat en décembre d'indiquer la limite de sécurité pour les troupes FFI, il mentionne La Tremblade, Semussac et Meschers (les limites de la poche) sans réserve quant à la ville.

Dans les jours suivants, « une mission de bombardement lourd de la ville de Royan », demandée par Royce, est acceptée par le haut commandement allié et confiée au Bomber Command de la RAF. Il apparaît clairement dans les rapports successifs que la ville de Royan est l'objectif, ce que confirmera Royce en janvier 1945 et que la population civile aura été évacuée. Il apparaît également que conformément à leur tactique, les alliés sont persuadés qu'un bombardement massif et spectaculaire, comme ce sera le cas en avril, facilitera grandement les opérations de libération et limitera les pertes sur le terrain.

L'engrenage

Par la suite, le sort s'acharne à écarter ce qui aurait pu enrayer l'engrenage. Le 22 décembre, l'opération « Indépendance » est ajournée mais les opérations de soutien aérien ne sont pas décommandées. Au contraire, le télégramme, adressé le 23 décembre au général Doolittle, commandant de la 8e Air Force, suspendant l'opération « Indépendance », précise que les objectifs restent disponibles pour l'attaque aérienne. À aucun moment les généraux français ne sont consultés, ce qui leur aurait peut-être permis de s'opposer à des bombardements sans attaque terrestre. Selon Guy Binot : « le statut de Royan s'est modifié dangereusement, il ne s'agit plus d'y neutraliser des objectifs militaires en appui à une attaque terrestre imminente mais de raser purement et simplement une ville occupée uniquement par l'ennemi, donc ennemie ».
Le 4 janvier, alors que les bombardements sur l'Allemagne (Brême) sont annulés pour cause de mauvais temps, l'état major du Bomber Command décide d'envoyer les bombardiers sur Royan, traitée comme Berlin, sauf qu'il convient de vérifier que la population civile a bien été évacuée. Il joint les états-majors alliés à Vittel, qui ne peuvent joindre Cognac, les liaisons téléphoniques étant impossibles à établir. L'absence de réponse est interprétée comme une absence de contre-ordre. Personne ne cherche à aller plus loin. En fin d'après-midi, deux préavis de bombardement sont envoyés par messages chiffrés à Cognac. Ils arrivent à 20 h 20 et, à 20 h 53, sont déchiffrés par le centre de transmission américain puis expédiés en anglais au centre de transmission du général de Larminat à 0 h 30. Il faut encore le traduire, ce qui prend du temps. Les généraux français n'en prendront connaissance que le 5 janvier à 8 heures.

Le rejet des responsabilités

Dans les jours qui suivent, Français, Américains et Anglais cherchent à éviter toute responsabilité. Pourtant, tous en portent une part.
Le commandement français a toujours rejeté toute responsabilité. Ce que le colonel Adeline exprime ainsi : « À maintes reprises, le commandement français avait demandé l'intervention de l'aviation alliée... En particulier, des bombardements massifs avaient été prévus pour l'attaque de janvier 1945... À toutes ces demandes étaient joints des calques très précis donnant les organisations ennemies et les objectifs... C'est donc vers les Alliés qu'il faut nous tourner pour connaître les raisons de ce bombardement... Le bombardement doit compter parmi les regrettables erreurs qu'il est malheureusement bien difficile d'éviter au cours d'une guerre de coalition ». Aucune sanction ne sera prononcée contre les généraux français, décision intenable pour le général de Gaulle à la veille de l'attaque de Royan qui sera menée par de Larminat à la tête des FFI qu'il tient parfaitement. Mais les Royannais ont longtemps voué une rancune tenace au général de Larminat. Celui-ci, tout en écartant les hypothèses erronées, se retranchera derrière son devoir de réserve : « Toute la lumière a été faite sur les causes de cette tragique erreur par le commandement allié. Il ne m'appartient pas de rompre le secret auquel ma fonction m'oblige, pour révéler les responsabilités. Il me suffira de dire qu'elles ont été sanctionnées... ».
Il semble cependant que l'on ne peut écarter la responsabilité du commandement français, déjà mise en lumière par l'historien royannais Robert Colle. Pour lui, elle joue à deux niveaux : le bombardement avait été ordonné sur la demande des autorités françaises qui avaient assuré qu'il n'y avait plus de civils à Royan. D'autre part, le général américain Ralph Royce qui fut limogé comme responsable de l'ordre donné pour l'horrible mission, tenait ses renseignements sur Royan du général de Larminat lui-même, du général Corniglion-Molinier et du colonel Adeline. Cette négligence grave quant à la mention de l'évacuation de la population civile s'explique peut-être par l'hostilité de certains FFI envers les Royannais refusant de quitter la poche, bien que ceux-ci aient leurs raisons (peur de tout perdre, de quitter sa maison, ses ancêtres, ignorance de la situation, nécessité de se maintenir dans la poche pour les Résistants, acceptation du prix à payer pour être libéré sans pouvoir imaginer une destruction massive...). De plus, à Royan, la cohabitation s'est déroulé globalement sans histoire entre les civils et des occupants, souvent âgés et assez peu fanatisés. « Situation atypique d'une ville trop fortement occupée, incompréhensible pour les maquisards qui encerclent la poche et se battent durement depuis des mois contre un ennemi aussi anonyme que sanguinaire" explique Guy Binot. Ceux qui restent sont considérés comme des collaborateurs, des "Français restés avec leurs Boches" comme le rapporte le Capitaine Meyer. Quant à de Larminat et Corniglion-Molinier, « deux aventuriers flamboyants baroudeurs dans l'âme, relève Guy Binot, il est plus vraisemblable qu'ils n'ont aucune fibre sensible pour ces Royannais ancrés dans leurs habitudes et voulant avant tout sauvegarder leurs biens périssables, avec un tonus moral un peu mou, encore dégradé par l'occupation, qui ne sont pas pour la guerre totale et eussent volontiers envisagé une zone neutralisée. Ce qui est parfaitement exact. Ces opinions figurent dans les Chroniques irrévérencieuses de Larminat où il compare ces biens au sang versé par ses F.F.I. oubliant les morts royannais ».

 L'état major de la RAF est furieux d'avoir été entraîné dans cette affaire et décline toute responsabilité, notant même qu'il a été le seul à s'inquiéter de la présence de civils. Les Américains mettent l'erreur sur le compte de difficultés de compréhension. Le général Royce est sanctionné, muté à un poste administratif important aux États-Unis. Le général Spaatz, son supérieur, est oublié alors qu'il a omis de clarifier l'objectif et qu'il a maintenu le bombardement alors que l'opération de libération était annulée sans plus de vérification.

Une suite d'erreurs, de négligences et d'approximations, d'impréparations, imputables aux Alliés comme aux Forces Françaises, aggravées par les difficultés de liaison et de compréhension entre eux, aurait donc conduit presque inévitablement à un drame inutile. Celui-ci a eu lieu dans une petite ville française occupée, loin du front principal où se déroulait l'explication finale sur laquelle se portait toute l'attention des Alliés. Élaboré à partir d'éléments en partie erronés, dans le contexte de l'opération « Indépendance » brutalement modifié, le bombardement, prévu initialement pour « ramollir » les défenses ennemies avant une attaque terrestre, s'est transformé en bombardement massif de population civile. Un drame sans utilité stratégique, qui, certes, n'était pas recherché mais que ni les uns ni les autres ne se sont donnés les moyens d'éviter.
Au lendemain du 5 janvier 1945, les FFI assiègent une ville qui n'existe plus, protégée par des défenses intactes. Le champ de ruines qui s'étend derrière les ouvrages fortifiés reste cependant l'enjeu d'une libération finale et définitive du territoire français.

Panneau royan anéantie

LETTRE OUVERTE DE PAUL MÉTADIER "LA DESTRUCTION DE ROYAN"

Les Royannais ont considéré le général de Larminat responsable du bombardement puis de la disproportion des opérations de Libération qui ont achevé de détruire la ville. Il sera plusieurs fois pris à partie. Paul Métadier, ancien maire de Royan et conseiller général, publie, en février 1948, une lettre ouverte dans le journal La Lettre Médicale.

Les journaux locaux n'ayant pas publié ma lettre ouverte adressée au Président du Conseil c'est à la demande de beaucoup de sinistrés et d'amis de Royan que j'ai dû la faire reproduire intégralement car quelques passages avaient été supprimés dans le Journal Sud-Ouest qui en avait fait l'insertion.

Lettre ouverte à M. le Président du Conseil

La destruction totale de Royan est un fait brutal, tragique. Cinq ans presque ont passé. Les habitants de la ville disparue en attendent encore l'explication et la justification. En 1945, la plupart des Français jouissaient des bienfaits de la paix revenue. Longtemps, ils ont ignoré le désastre.

Moi-même, ancien maire et propriétaire à Royan, je n'en ai eu connaissance que plusieurs semaines après. Lorsqu'une question de cette importance est posée devant l'opinion sans recevoir la moindre réponse, l'atmosphère en reste empoisonnée. Des légendes se forment au détriment d'une personnalité, comme celle du général Larminat. Dès qu'une occasion se présente, l'orage éclate. Devant un tribunal militaire, la seule évocation de la destruction de Royan a contribué récemment à provoquer l'acquittement légal des inculpés et la condamnation morale de la juridiction.

Royan venait, avec Biarritz, au premier rang des stations balnéaires de la côte de l'Océan. Elle comprenait une ville permanente de 14.000 habitants, formant le quartier commercial autour de l'église et de la mairie. Plusieurs chefs-lieux de départements : Digne, Draguignan, Guéret, Privas, n'atteignent pas ce chiffre. De plus, aux deux extrémités, sur plusieurs kilomètres, de Saint-Georges à Pontaillac, dans la forêt mêlée de pins et de chênes et aménagée en parc élégant, des centaines de villas s'ouvraient l'été pour recevoir leurs hôtes, ce qui, en août portait la population de la ville à plus de 50.000 habitants. Aujourd'hui, ce cadre enchanteur offre un spectacle de désolation. Chiffres officiels : 6.000 immeubles ont été complètement détruits et 4.500 partiellement.
La destruction de Royan est un drame en deux actes, dont le dénouement est marqué par la disparition d'une grande ville et le massacre horrible de plus d'un millier de personnes.

Le bombardement du 5 janvier 1945

Ce fut d'abord le bombardement aérien dans la nuit du 4 au 5 janvier 1945. A cette date, la guerre ne sévissait plus qu'en Allemagne et seuls des Allemands pouvaient s'attendre à l'anéantissement de leurs villes. Depuis l'exode général de septembre 1944, quelques milliers d'Allemands, 10.000 au plus, ayant vainement cherché une occasion de se constituer prisonniers, étaient restés dans "la poche" de l'Atlantique, entre Royan et La Rochelle, répartis sur plus de 50 kilomètres de longueur, facilement tenus en respect par des forces régionales. Ils avaient établi des blockhaus sur le pourtour de la poche et, pour des raisons de sécurité, se dispersaient dans la forêt de La Coubre. Les Allemands n'occupaient donc plus Royan effectivement en janvier 1945.

Le 5 janvier, vers cinq heures du matin, sans que rien n'ait laissé prévoir une opération militaire, une escadre formidable de 350 forteresses volantes, apparemment britanniques, approche de Royan. Le commandant du raid encercle la ville de ses fusées rouges et les 350 bombardiers lâchent leurs bombes à l'intérieur du cercle, avec une précision rarement égalée, durant une vingtaine de minutes. Une seconde vague, aussi puissante, survient ensuite. Quand elle se retire, vers 5 h 30, toute la ville proprement dite de Royan a été complètement rasée et les quartiers de résidence estivale très éprouvés.

Durant l'occupation, la grande majorité de la population avait été évacuée en plusieurs convois. Le 5 janvier, on comptait encore 2.000 habitants, sur lesquels 1.050 furent tués et 300 blessés gravement. De nombreuses victimes connurent le sort atroce de mourir lentement de faim dans un abri, sous les décombres amoncelés. En regard, les Allemands, laissés en dehors du raid, dont ils constituaient cependant l'objectif, n'avaient pas été sensiblement touchés. Telle fut la catastrophe imprévue, horrible totale. Dans le silence persistant des autorités, les imaginations allèrent leur train. Les hypothèses les plus diverses furent formulées. En février 1949, je présentais, dans une revue, celle qui était communément adoptée.
A cette occasion, le général de Larminat me fit tenir une rectification, dans laquelle il dit notamment : "Il est malheureusement exact que la ville de Royan a été en grande partie détruite, dans la nuit du 4 au 5 janvier, par des bombardements alliés. Toute la lumière a été faite sur cette tragique erreur, par le Commandement allié. Il ne m'appartient pas de rompre le secret auquel ma fonction m'oblige pour révéler les responsabilités. Il me suffira de dire qu'elles ont été sanctionnées... Trop de morts, trop de destructions, ont été le résultat du drame de Royan, sans bénéfice militaire, et nul n'en a été plus attristé, nul n'a protesté plus violemment, que le Commandement local". Il ne m'est jamais venu à l'esprit de faire peser ces responsabilités d'abord sur le Commandement local.

Il est évident qu'un raid aérien de cette importance, parti du nord de la France, n'a pu être exécuté qu'en vertu d'un ordre émané des autorités militaires à l'échelon le plus élevé. Après l'incident Durnerin au tribunal militaire de la Seine, le ministère de la Défense Nationale, jusque-là obstinément fidèle à la consigne du silence, a publié la "mise au point" suivante : "Le général de Larminat a été vivement mis en cause à l'occasion d'un incident d'audience au Tribunal militaire, comme étant le responsable de la destruction de Royan, sans utilité militaire".
Le ministre de la Défense Nationale fait connaître que la responsabilité de la destruction de Royan, ne peut, en aucune manière, être imputée au général de Larminat, qui avait à l'époque donné des instructions pour faire bombarder les objectifs militaires de la Pointe de la Coubre, situés à 22 kilomètres de Royan, à l'exclusion de tous autres objectifs. Ainsi que je l'avais toujours supposé, le général de Larminat est mis hors de cause en ce qui concerne le bombardement du 5 janvier. Mais le communiqué du ministre n'en est que plus accablant pour les autorités vraiment responsables de la décision et de l'exécution. Il est inconcevable qu'une opération de cette envergure, exécutée sur notre territoire, n'ait pas été portée à la connaissance des services compétents du Gouvernement français. Evidemment, une faute lourde a été commise.
Tel est l'avis unanime de la population, avis exprimé tout récemment par le Conseil Municipal de Royan qui a voté des félicitations à M. Durnerein et a demandé au Gouvernement de rendre publics les résultats de l'enquête. Le général de Larminat nous dit que "toute la lumière a été faite". Il n'en est rien. Cette lumière ne peut être mise sous le boisseau, celui-ci prendrait-il la forme d'un képi très étoilé. Les victimes ont le droit de connaître la vérité et, dans une démocratie, tous les citoyens ont le droit d'apprécier les responsabilités encourues en vue d'appliquer des sanctions qui ne peuvent rester confidentielles.

L'opération du 15 avril 1945

Royan devait connaître encore une fois les horreurs de la guerre, lors de l'opération dirigée contre "la poche" de Royan, du 15 au 18 avril 1945. A cette date, les Russes arrivaient devant Berlin et la capitulation de l'Allemagne était imminente. Du point de vue de l'intérêt national, il suffisait d'attendre la conclusion normale des événements. Mais du point de vue du Gouvernement militaire d'alors, il était urgent d'entrer en campagne pour ne pas laisser cette ultime occasion s'évanouir sans procurer aucun avantage. Dans la Revue historique de l'Armée, le commandant de Gigord a reconnu que, le 15 avril 1945 "il eut été plus logique d'attendre la capitulation de l'Allemagne et d'éviter ainsi de nouvelles pertes humaines et matérielles", mais il ajoute que l'on ne peut "faire abstraction de facteurs essentiels d'ordre moral". Sous le couvert de la patrie, jusqu'à preuve contraire, apparaissent surtout des intérêts corporatifs qui, pour obtenir satisfaction, ont provoqué une seconde catastrophe venant compléter celle du 5 janvier.

L'attaque fut dirigée par le général de Larminat. Il est évident que seule une décision du Gouvernement a pu la déclencher. Encore une fois, la responsabilité du général de Larminat n'apparaît pas au premier plan. Tout au plus, pourrait-on dire, qu'il aurait pu refuser d'avoir recours aux procédés barbares qui furent employés, pour la première fois, contre une ville française dont les restes, sauvés par miracle, méritaient quelques égards. Le bombardement du 5 janvier avait été complètement ignoré. Les opérations des 15-18 avril furent livrées à une large publicité par de nombreux journalistes. Nous pouvons nous en faire une idée par le compte rendu publié par le journal Le Monde. L'attaque fut préparée par des bombardements exécutés à deux reprises, par 1.300 forteresses volantes et Liberators. La Marine française participait également aux opérations sous le commandement d'un amiral hissant son pavillon sur le cuirassé Lorraine, accompagné de croiseurs et de torpilleurs, montés par 8.000 marins. Les forteresses volantes ont utilisé de puissantes bombes explosives et des bombes incendiaires. Pour la première fois, les bombardiers lourds ont lâché de gros bidons emplis d'une substance extrêmement inflammable qui se répand sur le sol et brûle tout sur un espace de 60 mètres carrés. 725.000 litres de ce liquide ont été déversés sur la zone à occuper.

Deux colonnes étaient parties de Cozes et de Saujon pour prendre possession de Royan où elles entrèrent le même jour sans rencontrer beaucoup de difficultés, à en juger par ce compte rendu, littéralement reproduit : "Dans l'ensemble, la résistance ennemie a été très faible et un nombre important de prisonniers a été fait... Entrées dans la forteresse de Royan (?) à la fin de la journée, les troupes françaises y ont trouvé les défenseurs allemands encore hébétés et complètement désemparés, à la suite de l'écrasant bombardement aérien exécuté au cours de la matinée par l'aviation alliée. La plupart des prisonniers faits dans cette poche de l'Atlantique sont de tout jeunes soldats qui, dans l'ensemble, se sont rendus sans combattre".
Le Gouvernement aurait pu se dispenser de faire entrer cet épisode lamentable dans le cadre d'une histoire comptant d'innombrables et glorieux exploits. Le général de Larminat devait être le seul à estimer par la suite qu'il avait écrit "une nouvelle page de gloire". Il est évidemment excessif de lui crier qu'il "a du sang sur les mains", mais, incontestablement, ses prétendus lauriers ont été changés en cendres. Le même journaliste écrivait, le 16 août : "Royan est une ville morte, que l'on peut comparer à Saint-Lô, autre cité martyre". Des centaines d'immeubles, notamment le beau lycée de filles, qui avaient échappé partiellement au premier bombardement, en raison de leur dispersion dans les parcs, furent complètement incendiés. Les ruines de la ville virent disparaître dans les flammes ce qu'avait épargné le bombardement du 5 janvier. Au-dessus du général de Larminat, exécutant en chef, fidèle et empressé, mais simple exécutant, il faut remonter au Gouvernement pleinement responsable. Effectivement, quelques jours après, le général De Gaulle vint visiter "la région libérée de Royan". Voici le compte rendu publié dans Le Monde : "Combien émouvante la traversée, par le dédale des rues que ne bordent plus que des écroulements, de cette cité un peu factice, comme toutes les villes créées pour le loisir et qui n'est plus qu'un chaos de désolation". Sa visite terminée, le général De Gaulle en a dressé le procès-verbal en cette formule étonnante : "Ce qui a été fait a été très bien fait ! C'est donc aujourd'hui une grande journée".

Le Chef du Gouvernement a voulu aussi justifier l'opération du 15 avril, disant : "Il fallait dégager Bordeaux... L'embouchure de la Gironde est libre". Or, le motif indiqué n'est qu'un prétexte, parce que complètement erroné. L'accès du port de Bordeaux était obstrué par un barrage de cargos coulés après avoir été chargés de matériaux lourds. Il a fallu plusieurs mois pour ouvrir un passage à la navigation. Les vingt jours gagnés en avril n'ont eu aucun effet utile. On a pu remarquer avec quelle désinvolture avait été faite l'oraison funèbre de Royan : "Cette cité un peu factice, comme toutes les villes créées pour le loisir". Non seulement cette ville a été intégralement détruite, mais encore il semble que l'on n'ait pas à s'apitoyer sur son sort. Cela est si vrai qu'alors que sont prodiguées par nos ministres les Croix de Guerre et les Légions d'Honneur aux moindre bourgades qui ont subi des détériorations, ce témoignage de la sollicitude de la Nation n'a été offert à Royan que dans des conditions inacceptables. Cependant, les Royannais ont fait retour, au nombre de plus de 10.000, à leurs foyers dévastés. Par des prodiges d'ingéniosité, ils ont pu procéder à des installations sommaires et provisoires, en attendant une reconstruction encore embryonnaire. Sur le pourtour de ce que fut leur ville, restaient des maisons sinistrées qu'ils ont, tant bien que mal, rendues habitables. Campés au milieu des ruines, ils travaillent d'un coeur vaillant, témoignage émouvant de la foi d'une population dans la résurrection et l'avenir de la cité.

Epilogue

Tels sont les faits, dans leur navrante réalité. La catastrophe est complète. Elles était évitable. Des fautes successives ont été commises. Dès le début, le commandement militaire français a fait opposition à la reddition de l'amiral allemand entre les mains du général britannique Torr, ainsi qu'il est constaté dans le livre de l'ancien ambassadeur, Sir Samuel Hoare. D'autres propositions, directement faites au Commandement français, auraient été également repoussées. Les Allemands furent maintenus sur notre sol, comme un gibier dans une réserve, pour une dernière battue destinée, non à un tableau de chasse, mais à un tableau... d'avancement. Ce fut d'abord le bombardement du 5 janvier "tragique erreur", aux dires du général de Larminat.
Ce fut ensuite l'attaque du 15 avril aboutissant à une victoire facile, dont l'imagination extensive du général de Gaulle a fait "une grande journée". Mais, à moins de poursuivre "la grandeur" comme une chimère, comment peut-on concevoir une opération militaire qui se solde "sans bénéfice militaire", selon la propre expression du général de Larminat. Après avoir visité les ruines de Royan, en août 1949, le Président du Conseil de la République, M. Monnerville, a déclaré : "Pourquoi cette attaque de la cité que rien ne justifiait ? J'estime qu'elle n'était pas indispensable, mais il ne m'appartient pas, n'étant pas militaire, de juger ceux qui y participèrent. L'histoire seule le fera". L'affirmation de ce haut personnage de l'Etat est grave mais sa conclusion est à rejeter. Ce n'est pas aux militaires qu'il faut demander d'apprécier le rôle des militaires. Aussi la demande d'enquête, présentée au Ministre de la Guerre, le 10 février 1946, par l'Association des Sinistrés, n'a reçu aucune réponse. De plus, il est bon de ne pas laisser à une lointaine postérité le soin d'écrire l'histoire. Les plus qualifiés sont les contemporains qui peuvent recevoir les témoignages des grands acteurs du drame aux cent actes divers.
Le Gouvernement l'a compris puisqu'il a institué une Commission chargée de réunir la documentation relative à la période de la guerre et de la Libération. Je vous demande, Monsieur le président du Conseil, de vouloir bien, dans le sein de cette nombreuse Commission, créer une sous-commission de cinq membres chargée de faire, sans plus attendre, la lumière sur les événements dont Royan a été le théâtre de janvier 1944 à la fin décembre 1945. La présidence de M. Pierre Renouvin, membre de l'Institut, dont l'enseignement à la Sorbonne a porté spécialement sur les dernières périodes de guerre, inspirerait confiance à tous. J'espère que vous voudrez bien réserver un accueil favorable à cette demande pressante de l'ancien maire de Royan durant quinze ans, maintenant son conseiller général. En écoutant la voix du mandataire qualifié d'une population très malheureuse, vous éviterez dans l'avenir d'entendre des manifestations insolites dans nos prétoires.

Paul Métadier Conseiller général de la Charente-Maritime Ancien Maire de Royan

EXTRAIT DE ROYAN PORT DE MER DE GUY BINOT ÉDITIONS LE CROÎT VIF 2000

...Corniglion-Molinier admet dans sa réponse au télégramme de Royce du 9 janvier que la discussion avec Larminat a bien porté sur l'évacuation de la population civile après le 15 décembre, or cela concerne forcément Royan et non la Coubre où il n'y avait aucun civil. Cette date est donnée au mépris de toute logique car aucune évacuation massive n'était prévue entre le 10 et le 15 décembre et l'état-major français le savait parfaitement et connaissait, par la résistance royannaise, l'importance de la population restante. La seule explication possible aurait été de se donner le temps d'informer les résistants locaux pour que ceux-ci se mettent à l'abri, mais l'opuscule sur le bombardement "Royan n'est plus" du pasteur Besançon, chef de la résistance, prouvent qu'il n'en fut rien.

Pour le général Royce il ne restera, après le 15 décembre, que des Allemands et des civils ayant refusé de partir, donc acquis à l'ennemi. Il n'a pas pris cette opinion lors d'une soirée trop arrosée, inventée par Raymond Aron, car il est reparti le soir même. Larminat a peut-être partagé l'opinion de certains de ses officiers très anti-boches et tout aussi hostiles aux "Français restés avec leurs boches", selon le commandant Meyer. Pour une lettre anonyme envoyée à L'Avenir de Royan en 1947, la "ville était exclusivement habitée par des collaborateurs notoires lors de l'indispensable bombardement". Cette incompréhension s'explique. A Royan, certaines relations se sont créées au fil du temps entre les très nombreux occupants, présents depuis des années, et la population, car la cohabitation se déroule globalement sans histoire. Situation, atypique d'une ville trop fortement occupée, incompréhensible pour les maquisards qui encerclent la poche et se battent durement depuis des mois contre un ennemi aussi anonyme que sanguinaire.
Il est plus vraisemblable que Larminat et Corniglion-Molinier, deux aventuriers flamboyants baroudeurs dans l'âme, n'ont aucune fibre sensible pour ces Royannais ancrés dans leurs habitudes et voulant avant tout sauvegarder leurs biens périssables, avec un tonus moral un peu mou, encore dégradé par l'occupation, qui ne sont pas pour la guerre totale et eussent volontiers envisagé une zone neutralisée. Ce qui est parfaitement exact. Ces opinions figurent dans les Chroniques irrévérencieuses de Larminat où il compare ces biens au sang versé par ses F.F.I. oubliant les morts royannais.
Quand le général Royce repart le soir, l'impitoyable engrenage est en place, il ne s'arrêtera plus, et Royan qu'il a décidé de raser sera détruite.

Le mardi 12 décembre, Royce et Corniglion-Molinier rencontrent le général Bouscat, chef de l'armée de l'Air, à Paris. Parmi les objectifs mentionnés, quatre batteries de la Coubre et quatre ouvrages fortifiés couvrant la région de Royan. Royce explique que ces objectifs sont justiciables de l'aviation lourde et que le général Spaatz, chef de l'U.S. Stategic Air Force c'est-à-dire des forces américaines de bombardement lourd, lui a parlé de la possibilité de deux groupes de bombardiers de la 8e Air Force actuellement à l'entraînement de nuit. Royce envisage d'appliquer ces moyens sur Royan-Grave et pense aussi obtenir l'appoint du Bomber Command de la RAF.
Le mercredi 13 décembre, selon son propre témoignage du 17 janvier suivant, Royce fait accepter au Commandement Suprême Allié, le S.H.A.E.F, cinq bombardements dont celui de "la ville de Royan". L'agence de recherche historique de l'U.S. Air Force m'a permis de retracer la suite. Selon la confirmation du 14 décembre du général Thatcher, chef adjoint de l'état-major de l'air allié, la pointe de Grave est abandonnée, les objectifs retenus sont quatre points fortifiés dans la forêt de la Coubre, et textuellement la "ville de Royan", où, après accord avec l'ennemi, l'évacuation de la population civile sera terminée le 15 décembre, ensuite tous les objectifs pourront être bombardés librement. Royan est mentionnée sous la référence Lambert 370745, un point de longitude 37 et de latitude 74,5, situé dans l'anse de Foncillon. Ces objectifs sont confirmés par le télégramme du 16 décembre du général Spaatz au général Doolittle, commandant la 8è Air Force équipée des bombardiers lourds Forteresses volantes, qui prévoit une attaque par des unités de bombardement de nuit à l'entraînement, avec copie au Bomber Command de la RAF.

Le 18 décembre le général américain Anderson, adjoint au commandant des forces aériennes alliées pour les opérations, dans un autre rapport à Doolittle confirme les informations du télégramme du 16 et résume ainsi la participation des forces aériennes alliées à l'opération Indépendance prévue pour le 25 décembre: "Les forces terrestres et navales utilisées dans cette opération anticipent des pertes modérément élevées, à cause de l'importance considérable de l'artillerie et le nombre des positions de défense côtière que l'ennemi possède. De plus, la ville de Royan située sur la rive est de l'estuaire de la Gironde est puissamment défendue et à présent constitue le point principal de résistance. La population civile a été évacuée de Royan et après le 15 décembre 1944, la ville et les défenses côtières peuvent faire l'objet d'une attaque aérienne. Toute destruction ou neutralisation temporaire de ces objectifs par une attaque aérienne sera une contribution matérielle au succès et à la réalisation rapide de cette opération et apportera une réduction des pertes des forces terrestres et maritimes". Quand on connaît l'intérêt des Américains pour éviter les pertes humaines, cette dernière remarque prend toute son importance et amène le bombardement de Royan à être jugé prioritaire. L'affaire échappe alors totalement aux protagonistes de la réunion de Cognac et passe entièrement aux mains de l'état-major des forces aériennes stratégiques, lequel, seul, peut annuler cet ordre d'attaque.

Le général Devers demande à Larminat le 17 décembre de reconfirmer la ligne de sécurité pour les bombardements dans la poche, celui-ci indique une ligne extérieure à La Tremblade, Semussac et Meschers et ne fait toujours aucune mention de la population royannaise. La ville est comprise dans le périmètre où les Alliés peuvent bombarder à leur guise, et Devers ne manquera pas de le rappeler le 18 janvier suivant. Un télégramme du 23 décembre du général Spaatz au général Doolittle met un point final au sort de Royan en déclarant que si l'opération Indépendance est remise sine die, "les objectifs restent disponibles pour une attaque". Un double est prévu pour "Air targets", qui définit les objectifs, mais ni Royce, ni Corniglion-Molinier ne figurent en double.
Le 27 décembre, Corniglion-Molinier relance Royce pour les bombardements sur la Coubre et la pointe de Grave afin de coordonner ses propres attaques des F.A.A. car 12 bombardiers Liberators de la 8e Air Force ont largué de nuit 22 tonnes de bombes sur la Coubre trois jours plus tôt sans qu'il en soit informé. Royce répond que les objectifs de la pointe de Grave sont abandonnés mais que des bombardiers lourds à l'entraînement vont attaquer la Coubre le moment voulu. Effectivement 16 Liberators de la 8e Air Force y déverseront 18 tonnes de bombes dans la nuit du 28 au 29 décembre, puis la nuit du bombardement de Royan, 12 Liberators y largueront 16,8 tonnes de bombes.

Un télégramme du 4 janvier de Spaatz à Doolittle confirme la zone à bombarder, fournie par Larminat et rappelle une nouvelle fois que "le statut des objectifs reste inchangé".
Les deux télégrammes de Spaatz à Doolittle donnent la réponse à la question que les Royannais se sont posée pendant des lustres. Pourquoi avoir bombardé Royan alors que l'opération Indépendance, pour laquelle ce bombardement avait été prévu, était annulée ?
Ce même 4 janvier, malheureusement pour Royan, le mauvais temps annule toute possibilité de bombardement sur l'Allemagne et l'Air Vice-Marshal Oxland du Bomber Command de la RAF cherche d'autres cibles pour ses bombardiers. Relancé par ce dernier télégramme, il ressort de ses cartons l'attaque sur Royan, toujours redemandée.

L'inutile destruction de Royan le 5 janvier 1945 par la RAF

La RAF informe le S.H.A.E.F. qu'elle va attaquer Royan avec les groupes 1, 5 et 8 des Lancasters du Bomber Command dans la nuit du 4 au 5 janvier. Elle contacte par prudence le 4 janvier à 15 heures 40, puis une seconde fois à 16 heures 20, la 1st Tactical Air Force de Royce en France pour savoir si les civils ont bien été évacués, afin d'annuler l'attaque si le moindre doute subsiste. Sans réponse, la RAF contacte directement le général Schramm, adjoint de Royce pour les opérations, à 17 heures pour une ultime vérification et celui-ci répond que, sans contrordre de sa part, l'attaque peut avoir lieu. Schramm ne peut pas obtenir la liaison téléphonique avec Cognac car la ligne est en dérangement et ne rappelle donc pas. Devers et Royce se contentent alors d'envoyer à 19 heures 40 deux télégrammes chiffrés, l'un à Larminat et l'autre à Corniglion-Molinier. La dernière chance d'éviter le massacre est perdue à cause des mauvaises transmissions à Cognac où ces télégrammes urgents ne seront remis à leurs destinataires sue le lendemain matin à 8 heures, bien après le bombardement.
Les bombardiers s'envolent peu après minuit pour raser Royan suivant l'ordre de mission n° 1719 qui demande de "détruire la ville fortement défendue par l'ennemi et occupée uniquement par des troupes allemandes" pour un de ces raids de terreur qui sont alors la routine quotidienne du Bomber Command sur l'Allemagne.
La RAF a choisi pour repérer la ville sur le plan du War Office, les coordonnées 372753 de Lambert sur la carte GSGS.4250.6M/5, soit un point de longitude 37,2 et de latitude 75,3, en plein centre de la ville au nord du cimetière protestant. Ce point plus central que celui proposé par Royce, sert simplement de référence pour situer la ville, les sept Mosquitos qui guident les bombardiers balisent, avec 1.242 fusées rouges et vertes, le véritable objectif, un quadrilatère à écraser sous les bombes. La population civile n'est nullement mentionnée, par contre il est demandé aux équipages de ne lâcher leurs bombes que si l'objectif est clairement identifié, à cause de la proximité des forces militaires françaises.

Guidée par les Mosquitos, la première vague de 217 quadrimoteurs Lancasters attaque de 4 heures à 4 heures 15. Pour les habitants sous les bombes, c'est l'horreur mais il y a alors peu de victimes et, dès l'arrêt du bombardement, les survivants se précipitent dans la nuit, la neige et le froid vif, les postes de secours. La ville a droit à une seconde attaque par 124 bombardiers de 5 heures 28 à 5 heures 43, plus meurtrière avec ses bombes de 2 tonnes qui étouffent les habitants dans leurs petites tranchées familiales, car aucun civil n'a été admis dans les blockhaus allemands.
Dès la fin de cette seconde vague, Royan est rayée de la carte.
Ce bombardement a l'intensité des grands raids de terreur sur les villes allemandes avec la technique inventée par Sir "Bomber" Harris, chef de l'aviation de bombardement britannique, du "rolling carpet bombing", qui écrase l'objectif sous un tapis roulant de bombes de 2 tonnes réglées pour exploser après avoir pénétré dans le sol, afin d'infliger un maximum de pertes humaines. Pour la RAF l'attaque est tout a fait satisfaisante car la forteresse nazie a été aplatie. Avec une bonne visibilité, les 341 bombardiers, dont six sont perdus, ont déversé sur Royan depuis 2 à 3.000 mètres d'altitude 27,4 tonnes de bombes incendiaires et 1.576 tonnes de bombes explosives, dont 285 bombes de 2 tonnes. Aussi, le compte-rendu du Bomber Command anglais déclare que "Cela a du être un coup dur pour ces Huns qui croyaient qu'ils n'avaient rien d'autre à faire qu'attendre".

Royan sous les bombes - Public Record Office

Tout le monde attend une attaque immédiate, mais rien ne vient. En ce qui concerne les Allemands, le 2è Bureau des F.F.S.O. du 13 janvier signale: "Aux dires des rescapés du dernier raid sur Royan le moral était tellement ébranlé qu'il aurait suffi d'une démonstration d'attaque pour obtenir la capitulation". Le commandement français aurait bien été en peine de réagir car il ignore tout. Les télégrammes annonçant le bombardement sont reçus à la liaison américaine de Cognac à 20 heures 53, déchiffrés pendant la nuit, et remis seulement à 8 heures du matin le 5 janvier aux généraux français.
L'alerte a bien été donnée à Cognac quand les bombardiers survolent l'aéroport. Deux Lancasters, au retour, sont entrés en collision près de Cognac, sur les deux équipages, six aviateurs australiens sont tués et huit rescapés ont sauté en parachute. Les Français, qui craignent une attaque aérienne allemande, les arrêtent et menacent d'abord de les fusiller.
La première annonce officielle par la B.B.C. du 6 janvier à midi mentionne un bombardement satisfaisant sur Royan dont "les 6.000 Allemands étaient les seuls habitants, car la population civile avait été évacuée depuis longtemps". Dès le lendemain, les Alliés réalisent l'ampleur du désastre sur les photos aériennes et une vive polémique s'engage entre les généraux français et américains, tandis qu'un secret total s'abat sur cette affaire pour des décennies.

Dans la ville anéantie, les bombes à retardement gênent les sauveteurs pendant 48 heures. Malgré le dévouement des responsables, les secours sont absolument insuffisants, Lanteirès fait évacuer les blessés sur l'hôpital des Mathes, où les soins sont donnés par les personnels sanitaires français et allemands, et sur la maison close Clair de Lune sur la route de La Tremblade, où les sept filles françaises du bordel soignent les blessés avec le même sens du devoir et d'abnégation que les religieuses venues les aider après la destruction de leur hôpital, puis Lanteirès ouvre une mairie provisoire aux Palmiers et ordonne d'évacuer la ville.
On compte environ 500 tués, près du quart des 2.223 habitants restés à Royan, et 300 à 400 blessés. Des pourparlers s'engagent le 8 janvier entre Allemands et F.F.I. et Michahelles, qui a perdu 35 hommes, en profite pour déclarer que cet affreux massacre est une curieuse façon de faire la guerre, puisque la ville est ruinée et sa forteresse intacte.
Une trêve de dix jours permet l'arrivée d'une colonne sanitaire française pour évacuer les grands blessés et certains survivants dont le maire Lanteirès. Des marins-pompiers, venus de La Rochelle, aident curieusement à déblayer certaines artères de la ville avec les troupes allemandes.

Le général W.B. Smith écrit, au nom d'Eisenhower, le 7 février au général Juin que le S.H.A.E.F. déplore profondément ce désastre dont les différences de langage et une piètre liaison sont la cause principale. Il indique que le général Royce a été relevé de ce théâtre d'opérations et n'est plus disponible pour témoigner. Il est effectivement limogé le 29 janvier et muté aux Etats-Unis comme commandant de la distribution du personnel de l'Air Force, un important poste administratif. Dans le Journal de la section française de la 1st Tactical Air Force, à la date du 20 janvier, il est mentionné que suite au départ du général Royce, ce dernier demande au général Bouscat de donner son avis personnel sur le bombardement de Royan au général Spaatz et Bouscat répond "qu'il est entièrement d'accord avec le général Royce" et va voir immédiatement Spaatz pour le lui dire. Très nettement Bouscat ne tient pas Royce pour responsable de la destruction de Royan et est persuadé que Larminat et Corniglion-Molinier ont bien donné leur accord; même s'il n'a pas assisté à la réunion avec Larminat, il a eu un entretien avec Corniglion-Molinier deux jours plus tard.

Bien que le général Juin ait estimé qu'une part des responsabilités incombe au commandement français, nos généraux ne sont pas sanctionnés. Le général de Gaulle peut difficilement écarter Larminat juste avant l'attaque qui doit donner une victoire à la France sur le sol national, surtout quand il commence à mettre au pas ces troupes F.F.I. trop révolutionnaires au goût du ministère de la Guerre et du gouvernement. Et Larminat tient à conserver Corniglion-Molinier auprès de lui en vue de l'attaque imminente sur Royan. L'état-major de la RAF a trop bien fait son travail et craint d'être tenu pour responsable dans cette "lamentable" affaire. Sir "Bomber" Harris estime qu'il aurait mieux fait de garder ses bombardiers au sol et d'utiliser des bombes moins puissantes afin de réduire les pertes. Larminat ayant le soutien des autorités françaises, la RAF classe rapidement cet "incident". Pour elle la responsabilité est partagée entre Américains et Français qui font tout ce qu'ils peuvent pour refuser d'admettre leur erreur ou leur négligence. Comme nous l'avons vu, la responsabilité est bien partagée.
Les Français ont demandé un bombardement massif de la forteresse royannaise sans jamais attirer l'attention sur la population et déclaré, au mépris de toute vérité, qu'après le 15 décembre tous les civils seraient évacués. Les Américains, trop sûrs de cette déclaration n'ont rien fait pour s'en assurer. Français et Américains sont responsables de l'imprécision des objectifs, jamais définis par écrit lors d'une réunion hâtive et mal préparée.

Larminat protestera toujours, sans convaincre personne si ce n'est l'état-major français, qu'il n'est pas responsable de cette tragique erreur laquelle, pour lui, résulte d'une méprise inexplicable entre la Coubre et Royan. Cette fable n'a rien à voir avec la réalité. Robert Aron en invente un peu plus, pour lui les bombardiers partis pour bombarder l'Allemagne sont déroutés, en raison du mauvais temps, sur la Coubre, mal localisée par quatre balises lumineuses que le vent, soufflant en tempête, fait dériver au-dessus de la ville de Royan.
Curieusement le général de Gaulle, sans la moindre référence aux morts du 5 janvier, met tout le blâme dans ses Mémoires sur les Américains en écrivant: "Il est vrai que les bombardiers américains étaient venus, de leur propre chef, jeter en une nuit force bombes sur le terrain. Mais cette opération hâtive, tout en démolissant les maisons de Royan, avait laissé presque intacts les ouvrages militaires".
Inutile d'insister sur la violente colère que suscite ce bombardement chez les Royannais dont beaucoup, réfugiés hors de la poche, n'apprennent la triste réalité que des semaines après et garderont à Larminat une solide et tenace rancune. Les Bordelais l'accusent eux d'avoir fait bombarder Royan afin de se faire conférer une nouvelle étoile, et Michel Braudeau estime ce crime inutile conçu par des généraux ivres !

 

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