Roger Bonniot
Roger Bonniot
Originaire de Haute-Savoie, professeur d'histoire-géographie, Roger Bonniot enseigna entre l'Algérie et la France, fut détaché après-guerre comme Inspecteur de l'Education populaire puis à la Direction régionale de Marseille. En 1962, il s'installa en Saintonge et enseigna quelques années à Saint-Jean-d'Angely.
Retraité à Taillebourg, il soutint une thèse de doctorat à Bordeaux en 1969 sur «Courbet en Saintonge» puis se consacra à l'étude de la peinture et à l'écriture, notamment à la biographie. Emile Gaboriau fait ainsi partie des personnages «ressuscités» par Roger Bonniot.
Il publia de nombreux articles dans les journaux d'art ainsi que des ouvrages sur des peintres régionaux méconnus. Son livre «Gustave Courbet en Saintonge» fut couronné par l'Académie Française.
Membre de la société des Gens de Lettres, du Syndicat de la presse artistique française, l'écrivain était aussi membre de l'Académie de Saintonge dont il a occupé le poste de directeur adjoint.
Il est décédé en 2001.
Emile Gaboriau, «le père du roman policier»
Oublié en France, l'écrivain Saintongeais fut pourtant le créateur d'un genre littéraire, le roman policier, inauguré avec un roman paru en 1865 intitulé «L'affaire Lerouge». Lecoq, son personnage de policier génial, aura de nombreux descendants dont un certain Sherlock Holmes.
Roger Bonniot, écrivain d'art et historien, membre de l'Académie de Saintonge, a rappelé le romancier à notre souvenir dans plusieurs études «pour rendre à ce fils des Charentes la place qu'il mérite». C'est à lui que nous nous référons pour tracer le portrait de celui que l'on appelait outre-Manche «the father of the Detective Novel», le père du roman policier.
Etienne-Emile Gaboriau est né le 9 novembre 1832 à Saujon. Son père, Charles-Emile, fils d'un notaire de Jarnac, exerçait les fonctions de receveur à l'Enregistrement et avait épousé la fille d'un notaire de Cozes, Marguerite-Stéphanie Magistel.
Après plusieurs mutations, Charles fut nommé à Saumur et Emile entra au collège. Ses études ne furent pas brillantes mais c'est là qu'il découvrit les récits du détective amateur Dupin, le héros d'Edgar Poe.
A la sortie du collège, le jeune homme s'opposa violemment à son père qui avait envisagé pour lui une carrière de notaire. Il monta finalement à Paris avec des rêves de gloire littéraire mais dut se contenter de modestes emplois. A force de persévérance, il finit par être admis comme chroniqueur littéraire en 1858 aux deux hebdomadaires humoristiques, La Vérité et Le Tintamarre. Il publia entre 1861 et 1863 des ouvrages divers dont deux amusantes études de moeurs, Le 13ème Hussard et Les Gens de bureau qui obtinrent un petit succès et inspirèrent Courteline.
A la fin de l'année 1861, Charles Gaboriau fut nommé à Jonzac où il prit sa retraite. Sa fille épousa un avocat de la ville, Georges Coindreau, appelé à devenir maire de Jonzac et conseiller général du canton.
En 1862, Emile devint chroniqueur parisien pour un jeune quotidien lyonnais, Le Progrès, puis secrétaire de rédaction et chroniqueur de Jean Diable, hebdomadaire fondé par Paul Féval. Chargé de la chronique de politique étrangère à la rédaction du Pays, quotidien parisien d'information, il publia dans ce journal en 1864 un roman intitulé L'Affaire Lerouge, passé inaperçu.
Deux ans plus tard, ce roman, publié en feuilleton dans le quotidien Le Soleil, remporta un immense succès et un second roman, Monsieur Lecoq, du nom du détective présenté dans L'Affaire Lerouge, publié dans Le Petit Journal, quotidien lu dans toute le France, eut le même retentissement. Emile Gaboriau devint célèbre, confortablement rémunéré et publia plusieurs romans policiers dans Le Petit Journal.
Après la guerre de 1870 et la Commune, pendant lesquelles Emile Gaboriau resta à Paris, participant à la mobilisation de la Garde Nationale et assurant la parution du Petit Journal, l'auteur reprit la publication de ses romans, notamment La Corde au cou, dont les évènements se situent en Saintonge. Roger Bonniot décrit ainsi le cadre du roman :
«La petite ville qui sert de cadre au déroulement de l'action est Jonzac, mal dissimulée sous le nom de Sauveterre. Au cours de ses fréquents séjours auprès des siens, l'excellent observateur qu'il était s'est pénétré des habitudes de vie et de langage de la haute Saintonge, plus caractéristiques qu'aujourd'hui et qu'il n'avait guère eu la possibilité de connaître auparavant.
Il y a là tout un petit peuple savoureux, en particulier une sorte de clochard rural, qui croit fermement aux sorciers, et un ménétrier aux longs cheveux plats, qui chante de vieilles chansons patoises (en fait, un policier parfaitement dans la peau du personnage). On retrouve dans leur langage des expressions propres à la province, qu'on entend encore aujourd'hui au fond des campagnes. Et le cadre où vivent les paysans est on ne peut plus saintongeais. L'auteur veut-il décrire la chambre d'une ferme ? «C'était une grande pièce au sol de terre battue, aux solives noires, chargées d'outils et de paquets de graines. Deux lits à colonnes torses et à rideaux de serge jaunie, deux grands bons lits de Saintonge, occupaient tout le fond». Veut-il évoquer les veillées au village, aujourd'hui disparues? «Ces bonnes veillées où l'on boit du vin cuit et où l'on conte des gaillardises aux filles en écossant les haricots et en égrenant le maïs».
Dans ses derniers romans, l'auteur, qui rêvait d'une reconnaissance littéraire pour des romans psychologiques et sociaux, abandonna l'intrigue policière.
En 1873, Emile Gaboriau, de santé fragile et épuisé par les excès de travail, décida d'abandonner Paris pour un temps. Il avait prévu de s'installer sur la côte royannaise pour y écrire dans le calme, à Saint-Palais-sur-mer, là où sa soeur et son beau-frère possédaient une villa dominant l'Océan, Les Sapins. En septembre, les deux couples se rendirent à Saint-Palais pour déterminer l'emplacement de la future construction mais au retour, Emile Gaboriau fut pris de violentes douleurs et mourut brusquement.
L'écrivain fut inhumé à Jonzac dans un lieu appelé aujourd'hui l'ancien cimetière.
Roger Bonniot rend justice au romancier en ces termes :
Si l'existence d'Emile Gaboriau n'intéressa guère les historiens de la littérature jusqu'à nos jours et fut vite oubliée, par contre son œuvre fut constamment exploitée et appréciée par les générations suivantes. Elle fut rééditée plusieurs fois en volumes jusqu'à la dernière guerre et traduite en vingt-cinq langues (dans les bibliothèques publiques de Sibérie, c'étaient les livres les plus demandés). De nombreux journaux français et étrangers l'ont publiée en feuilletons encore de nos jours, ainsi dans Sud-Ouest, L'Affaire Lerouge en 1980. La plupart de ses romans dits judiciaires ont été portés à la scène, certains de son vivant, et, dès sa naissance, le cinéma s'en est emparé, en particulier aux États-Unis.
Rien qu'entre 1970 et 1980, la télévision française en a tiré quatre téléfilms (et un la télévision allemande), d'ailleurs tous contestables : Le Petit Vieux des Batignolles, Le Dossier n9 113 (sous le titre de Nina Gipsy), Monsieur Lecoq et La Corde au cou en six épisodes et, en République fédérale, L'Affaire Lerouge.
Tous ceux qui ont quelque connaissance de la littérature du XIXè siècle, conviennent sans difficulté qu'Emile Gaboriau fut vraiment le créateur du genre et c'est un romancier anglais, lui-même, qui, en 1923, l'a surnommé «le père du roman policier».
Quant aux journalistes, qui, au lendemain de sa mort, prétendirent que le succès des romans policiers ne serait que passager et disparaîtrait avec lui, ils furent aussi mal inspirés que Mme de Sévigné, quand elle prédit que l'usage du café ne survivrait pas à son époque.
Gaboriau eut des continuateurs ou plutôt des imitateurs, en particulier un certain Boisgobey, qui publia, en 1878 un roman intitulé La Vieillesse de Monsieur Lecoq, où il mit en scène un policier retraité que l'auteur se montra incapable de doter des mêmes déductions géniales dont ce dernier avait fait preuve sous la plume de son créateur. En 1886, deux autres feuilletonistes, Busnach et Chabrillat, récidivèrent en publiant La Fi/le de Lecoq, roman qui débute par l'assassinat du célèbre policier, également dissimulé sous l'identité d'un paisible retraité.
Des auteurs plus originaux leur succédèrent. Sans reprendre servilement les personnages créés par Gaboriau, comme l'avaient fait les précédents, ils bénéficièrent des procédés qu'il avait imaginés, allant parfois jusqu'à des outrances qui rendaient leurs héros moins crédibles que Monsieur Lecoq.
Ce fut d'abord un journaliste new-yorkais, John Russel Coryell, qui, à partir de 1884, publia en feuilletons les exploits d'un détective américain, Nick Carter, aventures qui obtinrent du public un succès prodigieux. Puis, en 1887, commencèrent à paraître ceux d'un détective londonien, Sherlock Holmes, création d'un médecin écossais, Conan Doyle, romancier d'une riche imagination, mais qui fait résoudre par son héros des affaires telles que la police n'en rencontre jamais et grâce à un enchaînement de déductions très contestables, si on les examine de près.
Bien que Conan Doyle n'ait pas caché tout ce qu'il devait à Gaboriau, son œuvre ne tarda pas à supplanter celle de son prédécesseur. Elle le dut à la quasi-universalité de la langue anglaise, mais surtout au fait que ses récits, présentés sous la forme de nouvelles, permettaient de prendre connaissance à la fois de l'énigme policière et de sa solution, alors que ceux de Gaboriau, pour parvenir à leur aboutissement, exigeaient la lecture de tout un volume ou de nombreux feuilletons. Jouait aussi en faveur des premiers l'étrangeté des actes criminels qui séduisait l'imagination de la plupart des lecteurs, peu soucieux de la désinvolture et la fragilité de la manière dont ils sont parfois résolus.
On comprend et excuse l'engouement du grand public, amateur de sensations fortes, pour les nouvelles de Conan Doyle, mais on reste surpris qu'admettent de telles faiblesses et négligent les récits plus vraisemblables de Gaboriau des lecteurs avertis, parfois eux-mêmes auteurs de romans policiers, ou, ce qui est encore plus surprenant, historiens de ce genre littéraire.
Sans doute ignorent-ils ce qu'en 1924 a écrit le docteur Edouard Locard, organisateur et directeur du laboratoire de police scientifique de Lyon, l'un des pionniers d'ingénieuses techniques policières : «Emile Gaboriau fut un créateur véritable, en ce sens qu'il fut le premier à décrire les mœurs policières sous leur jour exact. Pour la première fois le public trouvait dans un livre la description de ce que peuvent être une enquête, une filature, une arrestation, une descente sur les lieux... Il y aurait énormément à apprendre pour les agents de police dans la lecture de Gaboriau. Cinquante ans après sa mort, les méthodes pratiques cependant et nullement romanesques qui y sont décrites, sont inconnues des policiers». Le sont-elles toutes aujourd'hui ?
Et, huit ans plus tard, c'est au tour de Valentin Williams, un romancier compatriote de Conan Doyle, de vanter l'œuvre policière d'Emile Gaboriau : «Se peut-il qu'on ne célèbre pas en France le centenaire de Gaboriau ? Il a pour nous, Anglo-Saxons, une importance, considérable, car il est le véritable créateur du roman policier et il n'est pas un écrivain spécialisé de chez nous qui ne connaisse presque par cœur L'Affaire Lerouge ou La Corde au cou».
Des écrivains français — et non des moindres - ont également reconnu ses mérites : André Gide, Joseph Kessel, Jean Cocteau, Galtier-Boissière, pour ne citer qu'eux.
Si bien qu'on doit considérer comme incomplète et dépassée toute histoire du roman policier qui néglige de tenir compte de l'importance de l'œuvre de Gaboriau.
C'est donc à nous, Saintongeais, de lutter pour rendre à ce fils des Charentes la place qu'il mérite.



